22 juillet 2017

The Jane Doe Identity

Certains amateurs de frissons ont reconnu en The Jane Doe Identity (titre "français" de The Autopsy of Jane Doe, allez comprendre...) un film d'horreur efficace remplissant parfaitement son office : faire peur. On ne peut pas vraiment les contredire mais nous pouvons toutefois regretter que le deuxième long métrage du norvégien André Øvredal ne soit que ça, une petite frayeur non déplaisante, car il aurait pu être bien mieux encore. En effet, la majeure partie du film installe une ambiance pesante et singulière dans laquelle on se fond avec délice. Les Tilden, père (Brian Cox) et fils (Emile Hirsch), médecins-légistes doués, doivent autopsier le cadavre d'une femme non-identifiée (et donc nommée, génériquement, Jane Doe) et trancher sur la nature de sa mort, son corps immaculé les laissant dans l'expectative la plus totale. Au cours de ladite autopsie (tout le film consiste en cela, comme quoi le titre original n'était pas si mal...), les Tilden vont de surprise en surprise tandis que des phénomènes étranges et angoissants se produisent autour d'eux. Un huis clos efficace se met alors en place dans le laboratoire très austère des médecins-légistes, bloqués dans leur vieux sous-sol par une tempête qui fait rage à l'extérieur. 




Avec une belle économie de moyens et sur un rythme bien calculé, le réalisateur, déjà auteur du relativement sympathique The Troll Hunter, parvient sans souci à nous immerger dans son ambiance lugubre et à nous rendre impatients d'assister aux découvertes successives des personnages principaux, campés avec sérieux par deux acteurs crédibles en père et fils, Brian Cox et Emile Hirsch. Ainsi, sur les 80 petites minutes que dure le film, les 50 premières sont donc très bonnes. Hélas, elles aboutissent à un dernier tiers très décevant, où la tension minutieusement développée auparavant s'effondre petit à petit. Le voile se lève sur la dénommée Jane Doe, sur son origine et les raisons de son étrangeté, des actes de plus en plus irréversibles se déroulent en sous-sol, d'autres cadavres se pointent, du sang se met à couler, des visions, des fantômes et d'autres événements chelous s'enchaînent mais, avec ça, toute notre curiosité s'estompe. En même temps que celle du cadavre vedette, l'identité du film apparaît enfin dans son entièreté et il ne s'agit pas, malheureusement, de la franche et modeste réussite que l'on aurait pu espérer, mais bien d'un petit coup de flip pas désagréable, qui assurera une soirée de frayeurs inoffensives, sans réellement laisser de trace ni titiller notre imaginaire. Vite vu, et avec plaisir, mais vite oublié aussi. Dommage...


The Jane Doe Identity d'André Øvredal avec Emile Hirsch, Brian Cox et Olwen Catherine Kelly (2017)

18 juillet 2017

Okja

Après la déception Transperceneige (que je n'ai pas vu pour cause d'intempéries), Bong Joon-Ho était particulièrement attendu au tournant pour son nouveau film. Courageux, le cinéaste coréen a choisi de remettre le couvert à la tête d'une production à gros budget à moitié américaine. Suite à la mauvaise expérience vécue avec Harvey Weinstein (qui avait voulu amputer Le Transperceneige de 20 minutes, soit l'équivalent de deux wagons), Bong Joon-Ho était heureux de trouver en Netflix des producteurs qui lui ont garanti le contrôle complet de son oeuvre. C'est ainsi que celle-ci a fini par être disponible, en exclusivité, sur la chaîne américaine, provoquant un tollé sur la Croisette, où le film figurait en sélection officielle. Fort de ses pleins pouvoirs, Bong Joon-Ho en a profité pour nous livrer le premier film de monstre 100% vegan de l'Histoire du cinéma : Okja.





Okja nous dépeint une histoire d'amitié entre une jeune fille coréenne et sa truie géante, objet d'une lutte impitoyable entre une multinationale américaine et les membres du Front de Libération des Animaux. La multinationale, dirigée par Tilda Swinton, souhaite remettre la main sur sa création, la truie, afin de révolutionner la production alimentaire et se faire un maximum d'oseille tandis que le Front de Libération des Animaux, mené par Paul Dano, veut révéler au grand jour les pratiques inhumaines de la multinationale pour mieux mettre fin à ce type d'activités.




A partir de ce scénario co-écrit avec le journaliste engagé Jon Ronson, déjà auteur de quelques enquêtes controversées, Bong Joon-Ho cherche vraisemblablement à nous livrer un divertissement familial intelligent car porteur d'un message et n'épargnant personne. Ses objectifs sont tous plus ou moins atteints. Okja est effectivement un divertissement de qualité, comme Hollywood n'en produit quasiment plus, et sa partie coréenne est particulièrement réussie. Celle-ci contient même des scènes d'action assez fameuses, et je fais ici surtout allusion à la course poursuite en camion dans les rues de Séoul, où le cinéaste nous rappelle tout son talent de metteur en scène. La scène est trépidante, totalement lisible et d'une fluidité que l'on a plus l'habitude de voir sur (grand) écran. Un petit régal ! Au-delà de ça, la première partie du film dégage une certaine légèreté, une naïveté, plutôt rafraîchissante et vraiment pas désagréable. On passerait bien deux plombes à zoner dans la forêt en compagnie de la gamine et de la truie géante.




Les choses se gâtent un peu quand l'action se déplace aux Etats-Unis. Okja se met alors à peser son poids, à l'image de sa star américaine, Jake Gyllenhaal, véritable boulet du film dans la peau d'un scientifique-présentateur tv excentrique. Toutes les critiques, tous les commentateurs s'accordent à le dire, Jake Gyllenhaal est absolument minable là-dedans. C'est un fait assez rare pour être souligné, il fait l'unanimité. Ce n'est pas un ressenti personnel, c'est partagé. Toutes les personnes ayant vu Okja ont eu envie de se faire Gyllenhaal à la sortie. A côté de lui, Tilda Swinton passe presque pour un modèle de retenu, c'est dire ! Et Paul Dano, très bon dans le rôle du chef ambivalent de la FLA, brille encore plus. La polémique cannoise, c'est Gyllenhaal, pas Netflix. Tout le monde s'est révolté qu'un film parasité par une telle prestation puisse être présent en compétition officielle et c'est bien légitime. Jake Gyllenhaal n'avait rien à faire sur la Croisette. Sa performance outrancière, en roue libre, ridicule, horrible, restera à jamais comme un point noir dans la carrière de cette acteur d'ordinaire passable. Il fout mal à l'aise, on se sent mal pour lui. Qu'est-ce qui lui a pris ? Et comment Joon-Ho Bong a-t-il pu accepter ça ?!




En dehors du cas Gyllenhaal, qui mériterait une étude plus approfondie pour comprendre les raisons d'un tel comportement, une grande parade organisée par la multinationale dans les rues de New York donne lieu à une scène pénible, trop longue, mal négociée. En réalité, dès que Bong Joon-Ho perd de vue la jeune fille et son gros cochon, cette jolie amitié à laquelle on adhère sans souci, son film se délite un peu. Et quand Bong Joon-Ho s'aventure sur le terrain de la dénonciation pure et dure des méthodes douteuses du secteur agroalimentaire et, plus largement, de notre société de surconsommation, il ne fait pas toujours preuve d'une délicatesse infinie. Ainsi, quand, à la fin du film, il nous montre les cochons géants attendant l'abattage, parqués et prisonniers dans des sortes d'immenses fermes lugubres aux clôtures de barbelés dissuasives qui font immanquablement penser aux camps de concentration nazis, Bong Joon-Ho est à la limite du hors-jeu et l'on se dit qu'il aurait pu faire ça plus subtilement...




Chat échaudé craint l'eau froide, nous pouvions aussi craindre que le cochon vedette du film soit un amas disgracieux de pixels mal incrustés dans l'image, ce qui aurait été très gênant étant donné l'importance de l'animal dans l'intrigue... Or, force est de constater que les effets spéciaux sont très soignés et Okja (prononcer Okyaa-aaaah) paraît bel et bien vivant, c'en est presque bluffant. On peut regretter, toutefois, le manque d'expression de la bête. N'importe quel animal réel dégage plus de vie, mais aurait été bien plus difficile à contrôler sur un tournage de six mois... Et un animal de dessin animé encore plus, puisque toutes les expressions sont généralement surlignées. Ici, sans doute s'agit-il d'une volonté du cinéaste d'inventer un animal discret, "réaliste", mais sa création ne marquera guère les esprits, même des plus jeunes. Heureusement que la gamine (excellente Ahn Seo-Hyun) déborde d'énergie et a l'air de vraiment aimer son cochon pour que l'on marche dans la combine et que l'on suive, sans déplaisir, les péripéties de leur amitié. Malgré tous ces bémols, Okja est un film assez sympa.


Okja de Bong Joon-Ho avec Ahn Seo-Hyun, Paul Dano, Tilda Swinton, Jake Gyllenhaal et Byun Hee-Bong (2017)

14 juillet 2017

Le Jour d'après

Curieusement, Le Jour d'après est un film qui semble entièrement dédié à la grâce de son actrice principale, Kim Min-hee. Curieusement parce que son personnage gravite à la périphérie du drame que déroule le cinéaste. À la limite, on pourrait presque résumer l'histoire que nous raconte le film en oubliant d'évoquer le personnage interprété par l'actrice. Il s'agit du récit, savamment déconstruit et remodelé par le montage, d'une journée de Bongwan (Kwon Hae-hyo, un acteur récurrent chez Hong), petit éditeur que sa femme soupçonne à juste titre de tromperie. La première séquence donne le ton de ce qui s'avère être un film, une fois n'est pas coutume, particulièrement dur, sans pitié, jusqu'au malaise parfois : l'épouse de Bongwan le traque pendant son petit-déjeuner, le pousse dans ses derniers retranchements, preuve à l'appui (elle a trouvé une lettre écrite par l'assistante et maîtresse de son mari, qui a depuis démissionné), le force à avouer, et l'homme, lâche et terrassé sur place, de ne pas répondre, et d'alterner rire nerveux et silence coupable, le menton bas, entre deux bouchées bruyantes de son repas matinal.





Après quoi nous voyons (plusieurs fois) Bongwan faire le chemin qui sépare sa maison (sa femme) de son lieu de travail, dont une fois en courant à toute allure avant de s'arrêter et de pleurer longuement. Le titre du film n'est pas anodin. Nous assistons à la chute, largement amorcée avant notre arrivée, d'un type exténué. Une fois qu'il a rejoint sa maison d'édition, Bongwan rencontre sa nouvelle recrue, Aerum (la fameuse Kim Min-hee), bientôt confondue, gifles à l'appui, avec la maîtresse de l'éditeur par l'épouse de ce dernier, puis éclipsée par le retour de ladite maîtresse, qu'elle était censée remplacer mais qui désire finalement retrouver sa place. Remplaçante, prise pour une autre, remplacée, Aerum, extérieure aux enjeux du triangle amoureux conflictuel, ne joue qu'un rôle très secondaire dans cette affaire (si elle en joue seulement un), elle est le témoin gêné (très belle scène où elle tombe sur Bongwan et sa maîtresse à la sortie d'un restaurant et ne sait plus très bien où se mettre), la victime giflée d'un quiproquo, la pièce rapportée, la variable, quantité négligeable.





On pourrait tant et si bien l'oublier que c'est ce qui se passe effectivement, dans la dernière séquence, en forme d'écho et de boucle bouclée, qui reprend à l'identique une scène qui a déjà eu lieu assez tôt dans le film (on songe forcément au dispositif des scènes rejouées dans le magistral Un jour avec, un jour sans, déjà porté par la jeune et talentueuse Kim Min-hee), la scène de la rencontre entre Aerum et Bongwan, filmée selon les canons du maître, en coupe latérale. Quelques temps après cette journée pleine de rebondissements, Aerum revient chez l'éditeur, qui ne se souvient absolument plus d'elle, et les deux personnages entament une conversation qui se révèle être exactement la même que lors de leur première rencontre (à quelques détails, fascinants, près). Et l'on se demande comment cet homme a pu oublier Aerum. Car elle est le cœur de ce film. Elle est exactement ce que le spectateur n'oubliera pas.




Kim Min-hee traverse cette heure et demi comme en catimini, discrète, « je ne suis pas quelqu'un qui domine » dit-elle à Bongwan lors d'un repas, mais elle impacte le film de sa présence d'un bout à l'autre. Jusqu'à prendre le dessus, se décidant à réagir à tout ce qui l'accable et à confondre les manigances des deux amants pour les mettre face à leurs responsabilités (provoquant une crise de larmes pathétique chez son patron, en présence de sa maîtresse, embarrassée par ce spectacle). Sa posture est superbe, et à vrai dire émouvante, quand elle assiste aux explications entre Bongwan et sa femme, les cheveux encore défaits par les gifles de cette dernière, assise en arrière dans le canapé du bureau, à la fois affligée et fière, montrant son exaspération par des mouvements de tête récurrents dignes d'un enfant, captant notre attention sans dire un mot et pesant de toute sa frêle personne sur les déboires du couple.


 


Flottante, aérienne, gracieuse, littéralement "au-dessus de tout ça", elle déambule dans la maison d'édition, fine silhouette, noue et dénoue ses longs doigts devant elle quand elle a l'impression de déranger l'éditeur et son amante, d'être de trop, alors qu'elle est parfaitement là, heureusement là, et qu'on ne voit, qu'on ne voudrait voir, qu'elle. Le plus beau moment du film lui est consacré, quand elle découvre qu'il neige, après avoir feuilleté les quelques livres que l'éditeur lui a permis d'emporter avant de la congédier, et après avoir fait une prière, assise à l'arrière d'un taxi. Elle ouvre la fenêtre et s'émerveille du spectacle. Cette scène relève peut-être du sacré, mais sûrement du sublime.


Le Jour d'après de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee et Kwon Hae-hyo (2017)

11 juillet 2017

Rock'n Roll

Je pourrais me lancer dans une longue critique à charge contre ce film merdeux, mais je n’en ai guère envie. A quoi bon revenir sur ce projet hyper mégalomane de Guillaume Canet, qui sous couvert d’autodérision n’arrête pas de parler de lui, de lui, et encore de lui (entre trois parenthèses où il parle de sa femme, de ses amis, de son métier, et compagnie) ? Sous prétexte de raconter la difficulté de vieillir chez les comédiens et comédiennes, Guillaume Canet, pour résumer, s’admire en se plaignant, ce qui fait toujours un peu beaucoup. Faut-il supporter ça ? Faut-il encaisser Marion Cotillard qui parle avec un accent québécois ignoble pendant la quasi-totalité du film juste parce qu’elle doit jouer un rôle dans le prochain Xavier Dolan ? Faut-il accepter d’entendre parler de Gilles Lellouche comme du Robert Redford français à tout bout de champ ? Faut-il tolérer ces acteurs ô combien antipathiques qui jouent horriblement mal à chaque seconde, Yvan Attal en tête ? Faut-il vraiment ?




Bon, il y a peut-être des choses à sauver dans ce cauchemar. Je préfère me rattacher à ça pour ne pas sombrer dans l’ultra-violence. Je pense en particulier à la séquence chez Johnny Hallyday, plus en forme que jamais. Johnny Smet surnage parmi une petite foule de caméos insipides (on finit par ne plus savoir qui est censé être « célèbre » ou pas, tant les célébrités convoquées sont sans saveur et chlinguent la mort). Johnny débarque en se ramassant la tronche dans son grand escalier. Déjà ça pose le rôle. Puis il passe toute sa scène à appeler Guillaume Canet « Jérôme ». Rien que ça, c’est énorme. C’est ce qu’on rêverait de faire si on croisait la Cane. Johnny met d’ailleurs un zèle particulier à interpeller l'autre enclume d'un petit « Jérôme » dans chaque phrase ! Il coupe ensuite un dialogue embarrassant pour aller « allumer le feu », et il chante ces trois mots mythiques en allumant la cheminée, d’une voix de castrat improbable. Magique. La scène se termine quand Canet quitte le château de Laetitia et Johnny, mais ce dernier nous offre un petit rappel inespéré en hélant « Jérôme » depuis les barreaux d’un soupirail, d'où il lui chante « Les Portes du pénitencier », presque en entier. Dieu sait que je me fous de Johnny Hallyday comme d’une guigne, mais il est un petit rayon de soleil dans ce film si terne.





La toute fin du film, et par toute fin j'entends l'ultime séquence avant générique de clôture, est vaguement sympa aussi. A ce moment-là Canet est totalement transfiguré après mille séances de chirurgie esthétique et d'injections de stéroïdes (effets spéciaux plutôt réussis pour le coup, big up aux gens qui en sont responsables, où qu'ils soient), et il part à Miami tourner dans une série qui se veut une sorte de réécriture de Rintintin avec un crocodile à la place du chien. Sa femme et leur fils, après une séparation, rejoignent finalement Canet, et mari et femme jouent ensemble dans le programme tv à deux dollars. Le générique nous présente ainsi quelques scènes de ladite série, où l'on voit Jérôme Canet marcher à côté de son crocodile, qui porte son sac à dos à sa place ; il lui indique aussi une route à suivre en le tirant par la queue pour le retenir, sans réaction de l'animal ; traverse un fleuve à dos de croco, et ainsi de suite. C'est ce film-là que Canet aurait dû réaliser. En cinq ou six plans il enterre lui-même tout le film, irritant, répétitif, trois fois trop long, sans intérêt et presque jamais drôle qu'on vient de subir. Ceci étant dit, j'essaie d'être positif, pour tenir le coup, mais c'est pas une raison pour endurer cette fange filmique. Non. Faites pas les cons.


Rock'n Roll de Guillaume Canet avec Guillaume Canet, Marion Cotillard, Yvan Attal, Gilles Lellouche et Johnny Hallyday (2017)

8 juillet 2017

Free Fire

Ben Wheatley, cinéaste anglais jadis très prometteur, continue hélas de filer du mauvais coton. Après son adaptation ratée mais risquée de J. G. Ballard, High Rise, il se fourvoie cette fois-ci dans un exercice a priori beaucoup plus facile : un film de gangsters en huis clos à la Tarantino. Sous ce prétexte, Ben Wheatley démontre qu'il est encore une fois obnubilé par le fétichisme des années 70 et son film de 90 petites minutes paraît en durer le double puisqu'il consiste en une longue et fatigante fusillade dont on se contrefiche des tenants et aboutissants ainsi que de strictement tous les personnages qui y sont mêlés. Que s'imagine Ben Wheatley ? Croit-il vraiment que quelques "fuck" judicieusement placés transforment forcément des dialogues anodins en répliques inoubliables ? En panne d'imagination, il réussit seulement à nous rappeler la pauvreté de la langue anglaise quand elle est utilisée ainsi. Et pense-t-il qu'il suffit de grimer une dizaine d'acteurs en gravure de mode des années 70 pour leur donner du charisme, de l'allure, de la classe ? Nous ne voyons que des costumes, des mannequins, des pantins, faits pour prendre des balles ou en envoyer, et nous imaginons les maquilleurs, costumiers et coiffeurs fonçant sur eux entre chaque prise pour leur refaire une beauté.




Pourtant, les beaux noms, les grosses gueules et les accents en tout genre sont bien de sortie : Cillian Murphy, d'une fadeur exceptionnelle, Armie Hammer, difficilement supportable à rouler des mécaniques dans son costard ridicule, Sharlto Copley, particulièrement nocif avec son accent d'outre-tombe, Sam Riley, qui a décidément bien mal géré sa carrière après avoir incarné Ian Curtis dans Control, Noah Taylor, que l'on a jamais beaucoup vu au premier plan mais que l'on a tout de même bien assez vu, et bien sûr, l'acteur fétiche de Wheatley, Michael Smiley, trimbalant comme toujours son gros nez tordu et sa mauvaise humeur habituelle, condamné à l'ironie patronymique. Au milieu de tous ces hommes, on a de la peine pour l'oscarisée Brie Larson qui, malgré une chemise parfaitement assortie à ses jolies bouclettes, ne devient guère l'icône que son réalisateur aurait tant aimé faire d'elle en lui attribuant le beau rôle. Tous ces acteurs essaient lamentablement de cultiver la diversité de leurs filmographies, continuellement à la recherche du film culte instantané et de l'apparition remarquée chez un cinéaste clivant aux fans véhéments. Hélas, plus Ben Wheatley filme, plus il s'éloigne de ce rang et nous fait même douter de ses premières réussites. Il confirme ici son plus mauvais penchant, pour la pose, pour un cinéma de petit malin empli de références mais incapables de créer quoi que ce soit de marquant et de personnel. C'est dommage, car on avait connu le duo qu'il forme avec sa femme, Amy Jump, bien plus inspiré que ça à l'écriture comme à la réalisation. Kill List et A Field in England restent deux films intéressants, originaux, osés, qui laissaient effectivement croire en une vraie personnalité chez leurs auteurs. Il faudra désormais un sacré revirement pour que nous puissions de nouveau y croire.


Free Fire de Ben Wheatley avec Brie Larson, Cillian Murphy, Armie Hammer, Sam Riley et Sharlto Copley (2017)

5 juillet 2017

L'Homme des vallées perdues

Un cavalier seul apparaît à l'horizon, se détachant sur les montagnes du Wyoming, comme né des fantasmes du petit garçon qui l'aperçoit de loin et n'attendait que lui. L'homme, qui répond au nom de Shane (Alan Ladd), se présente à l'enfant, Joey, puis à ses parents, Joe et Marian (Van Heflin et Jean Arthur). Silencieux sur son passé, il ne faut que quelques minutes à Shane pour se lier d'amitié avec les Starret, cette famille de fermiers sans histoires, quitte à devenir l'associé improvisé de Joe, le propriétaire pourtant farouche des lieux, contre les éleveurs, et en particulier leur meneur Rufus Ryker (Emile Meyer), qui tentent d'intimider et d'expulser l'ensemble des cultivateurs du coin pour permettre à leur bétail de s'étendre au plus loin.




L'amitié et l'entraide entre Shane et Joe Starret est un des atouts majeurs du film, même si le ridicule est frôlé quand on les voit taper en canon sur une souche d'arbre à coups de haches avec une banane de tous les diables. Leur relation devient plus intéressante quand il s'agit plutôt de taper à l'unisson sur les éleveurs dans le saloon local, lui aussi contrôlé par Ryker, ou de se taper l'un sur l'autre à la fin du film, quand Shane tabasse son collègue pour l'écarter du duel final contre l'ennemi et lui sauver la vie. Cette échauffourée amicale sans pitié rappelle avec plaisir quelques modèles du genre, comme la mythique empoignade des acolytes de They Live.





Mais ce qui touche particulièrement dans ce film, c'est sa grande simplicité, qui va de l'évidence de cette amitié qu'il dépeint (comme est évidente l'attirance réprimée que Marian éprouve pour Shane et réciproquement), à la physionomie des acteurs choisis, à commencer par ceux qui composent le triangle amical et amoureux central, tous trois sobrement émouvants, mais aussi les seconds rôles, comme Elisha Cook Jr., dans la peau d'un petit cultivateur sympathique nommé Frank « Stonewall » Torrey, en hommage au général sudiste qu'il admire et à sa ténacité face aux menaces de Ryker.




La séquence où le brave Torrey est envoyé ad patres par Jack Wilson (sublime Jack Palance), tueur à gages embauché par Ryker pour en finir des fermiers, dénote d'ailleurs terriblement dans la partition que nous joue Georges Stevens, étant une des rares manifestations brute de violence du film (entre deux bagarres de bar plus amusantes qu'autre chose), d'une puissance étonnante. George Stevens fait de cet assassinat un exemple (bien au-delà de celui que Ryker entend donner à ses opposants pour les terrifier et leur intimer de fuir) jugeant manifestement inutile de se répandre en tueries et en scènes d'injustices : un homme bon et innocent tué de sang froid, pour rien, et s'écroulant dans une flaque de boue suffit à dire l'impitoyable violence du grand ouest. 




Cette image marque l'esprit, au même titre que celle, d’Épinal, qui conclut le film, du lonesome cowboy héroïque, blessé, peut-être à mort, s'en allant vers d'autres horizons, condamné à errer de ville en ville jusqu'à sa disparition complète. Mais ce n'est pas le cliché qui bouleverse, en tout cas pas tout seul, ce qui serre le cœur et que donc nous retiendrons, c'est bien le cri de l'enfant qui retentit dans la vallée, ce Goodbye Shane (le titre d'origine, ce limpide Shane, est encore plus beau que le nôtre), jeté dans le désert sur une silhouette déjà lointaine.


L'Homme des vallées perdues de George Stevens avec Alan Ladd, Van Heflin, Jean Arthur, Elisha Cook Jr., Jack Palance et Emile Meyer (1953)

29 juin 2017

Ce qui nous lie

D'entrée, petite titrologie : Ce qui nous lie est le nouveau long métrage de Cédric Klapisch, qui avait commencé sa carrière par un court métrage très remarqué en son temps (à vérifier) intitulé Ce qui me meut. Ce qui nous lie, ce qui me meut, tout Klapisch réside dans ces deux phrases. La boucle est bouclée. Parce que pour Klapisch, grand maître du "film de groupe", nous sommes tous liés et nous avançons tous vers un destin inéluctable, les mouvements de l'un dictent ceux de l'autre, tels les battements d'aile d'un papillon, dans un monde 2.0. Toute la philosophie de Klapisch est là. Il était le réalisateur tout désigné pour signer la saga symbole d'Erasmus. Solidarité, fraternité, colocation, échange, voyage, village-monde, repas partagés, frigo commun... voici le champ lexical de la Klap. Accessoirement, on parle de "lie de vin" pour qualifier une couleur verdâtre, celle des vignes, clin d’œil astucieux au métier des personnages principaux du film, tous viticulteurs.




La sortie d'un nouveau Klap est toujours un événement. Un événement auquel on ne répond pas toujours présent, parfois par lâcheté. Un rendez-vous que nous n'honorons pas systématiquement, faute de courage. Mais la sortie d'un Klap ne nous laisse jamais indifférent et cela arrive que nous la subissions de plein fouet. Ici, le cinéaste de 55 ans, arrivé à un tournant de sa vie et de sa filmographie, s'intéresse au monde viticole, à la terre, pour pondre un nouveau film de groupe, nous expliquant encore à quel point la vie est ouf mais vaut tout de même la peine d'être vécue. Que parfois on pleure, parfois on rit, mais que c'est toujours le panard, surtout quand on bosse dans le pinard et qu'une grosse zik trip hop, chère à un Klapisch coincé dans les 90s, accompagne et souligne tous ces moments.




Fâché avec Romain Duris, dont il a oublié de souhaiter le dernier anniversaire par sms, et désireux de trouver un plus jeune étendard à son cinéma, Cédric Klapisch a cette fois-ci embauché Pio Marmaï, un acteur détestable mais qui est parvenu à faire sa place, que l'on a fini par tolérer grâce à son bagout et à sa bonhomie. On a appris à faire avec. Il faut se le farcir, mais avouons-le, il n'est pas bien méchant et dispose d'un naturel à l'écran que peu d'acteurs français de sa génération réussissent à dégager. Il est entouré par Ana Girardot (nous avons apprécié ce plan fugace où, jambes nues, la jeune actrice tasse le raisin dans des fûts) et François Civil, un jeune comédien en plein boom que l'on avait déjà croisé dans Dix pour cent, l'assez triste série créée par la Klap sur le monde des agents d'acteurs. Nous devons à François Civil les meilleurs moments comiques du film. Il faut reconnaître qu'il s'en tire pas mal et réussit presque à être drôle quand il doit surmonter sa timidité et dire ses quatre vérités à son interlocuteur, sans jamais finir ses phrases. Petit coup de flip lors de ma séance ciné : un couple de vieux s'est même mis à applaudir vigoureusement après l'une de ses répliques, comme pour me rappeler qu'un Klapisch se vit au cinéma, avec un public réceptif, pour être pleinement apprécié. Mon acolyte et moi gardons un souvenir inoubliable de la fois où nous étions allés voir Paris, la fleur au fusil. 




On regrette toutefois que Klaspich soit toujours aussi mauvais, aussi lourdingue, pour croquer des moments de vie supposés poignants, touchants. Il est clairement plus doué dans le registre de la comédie pure, où sa mise en scène et sa lourdeur font moins de dégât. Les scènes de dégustation de vin sont aussi des passages difficiles à encaisser, qui nécessitent un self control à toute épreuve. Il faut voir les comédiens débiter leurs banalités et leurs phrases toutes faites après avoir enfin avalé leur gorgée et, surtout, il faut supporter d'entendre ces bruits de bouche abominables qui donnent véritablement envie de tuer, de passer à l'acte. Je reprocherai aussi à la Klap son goût trop prononcé pour la carte postale. On croirait que son film est fait pour être vendu à l'étranger et mettre en valeur, péniblement, les paysages de la Bourgogne. Cette mauvaise tendance klapischienne se ressent aussi quand nous admirons notre trio d'acteurs, toujours beaux, en pleine forme, jamais fatigués, tirés à quatre épingles, portant des vêtements bien assortis, lorsqu'ils travaillent la vigne, comme s'ils faisaient un défilé ridicule, tels des gravures de mode de la campagne. Ça n'est pas crédible pour un sou, à l'image de ces dialogues lamentablement sibyllins où les personnages débattent du moment le plus opportun pour démarrer les vendanges. Un viticulteur audois ne supporterait pas ce spectacle une seconde et irait dans la foulée faire exploser à la dynamite artisanale le domicile du cinéaste.




Le moment tant redouté des vendanges est aussi une sacrée épreuve. Klapisch en profite évidemment pour nous montrer combien le travail des vignes est merveilleux, fait en groupe, dans la bonne humeur. Tout le monde vit et dort ensemble, comme une grande famille, se couche et se lève avec le sourire et, là encore, le cinéaste parvient à titiller nos plus bas instincts, nos envies pyromanes et sociopathes. Autre constat assez dingue à la sortie du film, qui en dit sans doute long : le Klap ne m'a pas du tout filé envie de boire du vin. J'ai un bon rosé tout frais dans le frigo, je n'ai même pas envie de m'en glisser un verre. C'est assez fou, c'est encore une belle performance de la Klap. Après Super Size Me, on s'est tous tapé illico presto un bon gros McDo. Un film sur l'élevage de poulets, je suis sûr qu'à la sortie je m'en tape un ou deux. Là, rien du tout. Malgré cela, mon honnêteté de blogueur ciné m'amène à vous avouer qu'il ne s'agit pas, loin de là, de l'un des pires Klapisch puisqu'il évite certains écueils attendus et éloigne de justesse ses personnages de la caricature. Cependant, je ne peux m'empêcher de penser qu'une telle histoire, sur ces frères et sœur qui se réunissent après le décès du père pour gérer son héritage et son domaine, de tels thèmes, avec l'enchaînement des saisons et le travail de la terre, abordés par un cinéaste français plus fin, comme Assayas ou Kechiche, cela aurait pu donner un bien beau film... 

Bon, je me glisse quand même un verre sous le colbac... mais Klap, tu n'y es pour rien ! J'ai juste soif.


Ce qui nous lie de Cédric Klapisch avec Pio Marmaï, Ana Girardot et François Civil (2017)